Racket et séquestration dans le désert : "Comment nous avons été dépouillés entre la Libye et le Niger"

Le récit d’un rescapé
Nous étions un groupe de six personnes, deux hommes et quatre femmes. Nous avons quitté Tripoli le 17 octobre 2007 pour Agadez et de là nous nous sommes séparés : moi pour le Mali, les autres pour le Nigeria. Nous avions au total 1127 kg de bagages. Ce qui nous avait découragé à prendre l’avion vu que le prix du kg a triplé de 4,5 dinars (1200 fcfa) à 13,5 dinars (5400 fcfa).
Arrivés à Sabah, nous avons pris le temps de chercher des « occasions » sur Agadez. Quelqu’un nous a renseigné qu’à Mourzouk (une ville au Sud de la Libye), il y a les voitures de fraude qui ne sont autres que des voitures volées en Libye et vendues ensuite avec la complicité de certaines personnes au Niger.
Arrivés à Mourzouk, les démarcheurs nous ont mis en contact avec les Toubous (des Tchadiens naturalisés pour la plus part). Le nombre de voitures 4x4 dont ils disposaient étaient insuffisants pour transporter nos bagages : deux climatiseurs Split, deux gros sacs de 80 kg chacun, six grosses valises de 60kg, plus les sacs de voyage, les bidons d’eau, les ustensiles de cuisine, etc. pour nous, et des bidons d’essence pour les trafiquants. La seule solution était de passer par Gadron la dernière ville frontalière avec le Niger.
Nous sommes arrivés à Gadron le 21 octobre au soir. Par manque de chance le convoi de camions (à cause de l’insécurité, les camions doivent être escortés jusqu’à la frontière) est parti la veille. Il nous fallait attendre le prochain convoi, ce qui devait nous prendre 10 jours. Notre convoi comprenait cinq camions : deux pour le Tchad et trois pour le Niger.
Le syndicat nous a fait comprendre que les cinq camions devraient se suivre jusqu’à Madama, le premier poste militaire avancé nigérien où nous nous séparerons. Notre première surprise est venue du poste de sortie de Gadron qui a intimé aux camions tchadiens de suivre la route nationale goudronnée et à nous de passer par les collines. Ces fameuses collines nous en parlerons. Par la route nationale, la frontière est à une journée. Nous avons mis deux jours et plus.
Nous continuons notre chemin jusqu’à Madama. Ce poste avancé est situé à quelques kilomètres de la Libye et du Tchad, et est à 470 km de Dirkou la ville garnison du Niger. C’est exactement à une demi journée de route que notre calvaire va commencer.
Le jour où on nous capturés
Déjà à Madama on a senti que les nouvelles ne n’étaient pas bonnes. La relève accusait trois mois de retard. Le bataillon lui-même ne dépasse pas une centaine de soldats commandés par un jeune lieutenant d’une trentaine d’année. Le camp, une vielle garnison en banco est délabrée. Pour les communications, ils disposent de quelques téléphones satellitaires et de deux Toyota Land Cruiser surmontés de mitraillettes. Ils nous ont parlé des attaques qui avaient eu lieu ces derniers temps sur la route d’Arlit et de la présence de mines anti personnel disséminés un peu partout. A Madama, les militaires ont effectué une fouille en règle des bagages.
Pour nos trois camions, la fouille a duré plus de 3 heures. Et c’est à Madama que nous avons su que nos camions transportaient des fûts d’essence. Nous trouvons cela normal, car l’essence coûte moins cher en Libye. Nous quittons Madama vers 18 h. Comme d’habitude, nous nous arrêtons vers 2 h du matin pour dîner et passer la nuit. Je commençais à somnoler quand j’ai entendu des voix et des bruits de portières. C’était un groupe d’une cinquantaine de personnes armées de fusils, qui intimaient aux passagers de rentrer dans les camions et de les suivre. La panique s’est emparé de moi.
C’est le 29 octobre que notre captivité a commencé pour durer jusqu’au 7 novembre 2007. Le lendemain matin, arrivés au campement situé entre des collines (qui selon moi ne sont autres que celles de la Libye mais d’autres disent quelles sont situées au Tchad), ils (les rebelles ou bandits) ont réuni tous les passagers par camion et se sont adressés à nous en Tamashek. Ceux qui comprennent cette langue ont été séparés de nous autres, et ils étaient majoritaires. Dans notre camion nous étions 63 passagers, et plus de la moitié étaient des Touaregs. Nous autres, nous étions au nombre de 14, Nigérians (majoritaires) Ghanéens, Nigériens, un Burkinabé et moi le Malien.
Dans le camp se trouvaient des camions Mercedes 3332 spécialement conçus pour le trafic de cigarettes que tous les Nigériens du Nord connaissent sous le nom de « camions de Marlboro ». Ils ont demandé à leurs parents Tamashek de charger leurs bagages dans un camion Marlboro et de partir, ils étaient libres. Nous avons été fouillés de pieds à la tête comme des vulgaires voleurs. Nous avons été proprement dépouillés : téléphone portable, camera, ordinateur portable, argent liquide même enfoui dans des endroits inimaginables (slip, couture de pantalon, et de jacket), or (pris dans les bagages des femmes parce qu’ils ont éventré les valises).
Les femmes ont été violées presque tous les soirs. Quant aux convoyeurs et chauffeurs Toubous, ils n’ont pas été touchés. Ce qui nous a laissé croire qu’ils sont leurs complices. Les rebelles ou bandits nous ont ordonné de décharger les fûts d’essence. Sur ces fûts étaient disposés des sacs de dattes. Il faut deux personnes pour décharger un sac de dattes ordinaire, alors que pour ces fameux sacs, il en fallait 4 ou 5 personnes. Dieu sait ce que ces sacs contenaient. Il y a aussi les camions de cigarettes qui font escale d’un ou deux jours dans le camp, le temps que le ciel soit dégagé pour eux.
Les autorités libyennes ont des avions de reconnaissance dans le désert, pour contrer les trafiquants de tous genres : les immigrants africains, les voitures volées et les trafiquants de cigarettes. Un chauffeur de camion gagne par traversée la somme de 1000 dinars libyens ou 350 000f CFA. En cas d’arrestation, il est passible de 2000 dinars d’amende et cinq ans de prison. Malgré ce risque les candidats ne manquent pas. Parmi ceux-ci, un ressortissant de Gao dont j’ai fait la connaissance. Quand j’ai lui est posé la question sur le risque qu’il court, il m’a répondu que c’est rare, leur escale dans cette base permet à leur chef de donner et de recevoir des instructions sur les dates de sorties des avions de reconnaissance libyens.
Complètement dépouillés
Quand nos ravisseurs ont su que nous leur avons donné tout ce que nous possédons de valeureux (parce qu’on préfère avoir un litre d’eau à un kilo d’or, sinon c’est la mort), ils nous ont dit de charger les bagages le matin du 7 novembre et que nous étions libres et que ce camion nous conduira jusqu’à Dirkou, la ville garnison. Nous sommes arrivés à destination vers 4 h du matin, la ville était relativement calme.
Tous ceux à qui nous avons raconté notre aventure ne semblaient pas émus et nous répondaient invariablement de la même manière : vous n’êtes pas les seuls. Et c’est vrai, pour une petite ville dans le désert, Dirkou n’a rien à envier à une ville du Nigeria. Elle est pleine de rescapés. Les maisons closes, les salons de coiffure, les restaurants, les badauds qui déambulent, ont tous un point commun : ils sont nigérians ou ghanéens. Les uns sont là parce qu’ils ont été victimes des rebelles, les autres parce qu’ils ont été arnaqués par des passeurs pour la Libye.
Moi j’ai eu de la chance, j’avais dans ma valise 17 vestes, mes outils de travail, plus un lecteur DVD. J’ai donc vendu 2 vestes à 40 000f pour ralier Agadez et ainsi de suite jusqu’à Bamako. Je remercie le bon Dieu d’être encore en vie, certains de mes compagnons étaient tellement faibles ou malades que je ne sais pas ce qui va leur arriver.
En conclusion, tout ce rapt n’est qu’une mise en scène. Les Toubous se servent des passagers pour fournir aux rebelles du carburant et je ne sais quoi. Ils travaillent la main dans la main et connaissent tous le désert comme leur propre poche.
H. D. Maïga
Article paru sur le site http://www.temoust.org/. Voir l'article original.
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Commentaires
C'est donc pas pour rien que le passage Lybie-Niger est interdit aux touristes depuis Octobre 2006 ...
Forcer une interdiction ,c'est pas de l'obstination , c'est de l'inconscience et entrer dans l'illégalité.
RR.